15.04.22

🏘 Pourquoi voter ? Par exemple, pour ça.

Visuel 🏘 Pourquoi voter ? Par exemple, pour ça.

Comment redynamiser un bled de 700 Ăąmes, “dĂ©sagricolisĂ©â€ et vidĂ© de ses petits commerces ? BenoĂźt Hennart, maire de Quittebeuf, a trouvĂ© une recette pour rapatrier boulangerie, cafĂ© et pizzeria au village : elle inclut de l’huile de coude et quelques emprunts Ă  titre personnel.

Elle diffĂšre lĂ©gĂšrement depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie, mais en temps normal, la morning routine de BenoĂźt Hennart est bien huilĂ©e. Le maire de Quittebeuf, commune de la campagne normande (Eure), se rend d’abord Ă  la garderie pour vĂ©rifier qu’un membre du personnel n’est pas malade, par exemple ; le cas Ă©chĂ©ant, il peut se transformer en “nounou”. Il rejoint ensuite la mairie pour “faire [son] courrier”, payer des factures, puis monte dans un car pour accompagner les enfants de l’école primaire de Bernaville, juste Ă  cĂŽtĂ©, avant de revenir Ă  la mairie pour rĂ©gler d’autres factures. De temps en temps, il joue les postiers quand la factrice est elle aussi malade. Il est dĂ©jĂ  midi. BenoĂźt passe alors en cuisine. LĂ  aussi, il lui arrive de se coiffer d’une charlotte et d’assurer les deux services de l’école maternelle. C’est dĂ©jĂ  l’aprĂšs-midi. Jusqu’au dĂźner, BenoĂźt dĂ©ambule dans tout Quittebeuf, un impressionnant trousseau de clĂ©s Ă  sa ceinture, celui qu’il ne quitte jamais et qui ouvre toutes les portes du village. À portĂ©e de main, sa trousse Ă  outils. Ça se passe comme ça Ă  Quittebeuf: l’édile accomplit lui-mĂȘme une bonne partie des travaux communaux. Feux rouges cassĂ©s, toilettes de la salle des fĂȘtes bouchĂ©es, routes crevassĂ©es, etc. Tous les dimanches, c’est mĂȘme lui qui remonte l’horloge de la mairie. Et puisque BenoĂźt n’a dĂ©cidĂ©ment rien contre le dĂ©passement de fonction, il s’applique aussi aux petits dĂ©pannages quotidiens de ses administrĂ©s. “Tout le monde a mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone et peut m’appeler jour et nuit, indique ce petit moustachu de 58 ans. Pas plus tard qu’hier, dans la mĂȘme aprĂšs-midi, je suis allĂ© rĂ©parer une tĂ©lĂ©vision, dĂ©boucher des chiottes et ramasser le dentier d’une mamie perdu derriĂšre un meuble.” 

Sur mon premier mandat, j’ai fait Ă©conomiser 300 000 euros Ă  la commune

BenoĂźt Hennart, maire de Quittebeuf

Avant de devenir maire, Hennart travaillait dans le “bĂątiment”, la charpente, la menuiserie ou l’isolation. Il s’est occupĂ© de gros chantiers, comme l’universitĂ© de pharmacie de Caen. Il a pris sa retraite au moment de son Ă©lection, en 2008. Mais BenoĂźt n’a pas Ă©tĂ© choisi pour ses qualitĂ©s d’homme Ă  tout faire. Son programme Ă©tait plus ambitieux. À savoir: mettre fin Ă  l’exode rural en remettant de la vie sociale et Ă©conomique dans sa citĂ© par la sauvegarde des petits commerces. Hennart est un nostalgique. Il s’est installĂ© Ă  Quittebeuf dans les annĂ©es 1980, et Ă  l’époque, la commune comptait quatre bars, deux boucheries, une mercerie, un salon de coiffure, un garage et mĂȘme une discothĂšque. En 2011, plus aucun de ces Ă©tablissements n’avait pignon sur la dĂ©partementale 39, celle qui fend Quittebeuf en son cƓur et oĂč, jadis, il Ă©tait conseillĂ© d’élire domicile. Pour caricaturer: Ă  part solliciter le Seigneur dans l’église Saint-Pierre, se rendre au monument commĂ©morant les morts des deux guerres mondiales ou compter les briques rouges de la mairie, il n’y a plus grand-chose Ă  faire Ă  Quittebeuf.

Il n’y a d’ailleurs plus grand-chose Ă  faire dans beaucoup de communes rurales françaises, puisque selon l’Insee, 59% d’entre elles n’ont plus aucun commerce de proximitĂ©. Quittebeuf est entourĂ©e de sept communes rassemblant guĂšre plus de 2000 habitants et qui ne disposent, elles non plus, d’aucun commerce. Le maire a fini par comprendre pourquoi ; avec l’ouverture d’un Leclerc et d’un IntermarchĂ© au Neubourg, Ă  quinze minutes de voiture, l’emploi s’est progressivement dissout dans la modernitĂ©. Ce que l’on a fini par appeler la “dĂ©sagricolisation”. “Historiquement, on vivait de la culture de cĂ©rĂ©ales: blĂ©, colza, lin, maĂŻs, resitue l’élu. Et la betterave. Il y avait Ă©galement des exploitations fermiĂšres animaliĂšres: des vaches qu’il fallait traire manuellement, mais Ă©galement nourrir et dont il fallait curer les Ă©tables, puis des bergers pour prendre soin des moutons et des charretiers s’occupant de la force motrice de la ferme: le cheval. Mais tout ça, c’est terminĂ©, aujourd’hui.” AprĂšs le constat des dĂ©gĂąts, M. le maire passe Ă  l’action. En 2012, il trouve quelqu’un pour reprendre une boulangerie, mais ce quelqu’un n’a pas les 80 000 euros nĂ©cessaires pour la rĂ©nover. Un problĂšme? Pas de problĂšme. BenoĂźt demande un coup de main Ă  ses enfants pour retaper les lieux, bĂ©nĂ©volement. “Sur mon premier mandat, j’ai dĂ» faire Ă©conomiser 300 000 euros Ă  la commune dans divers travaux”, chiffre-t-il. La nouvelle boulangerie peut ouvrir ses portes.

Plus de 25 000 communes françaises sans troquet

Sur sa lancĂ©e, la commune rachĂšte la licence IV du dernier cafĂ© aprĂšs sa fermeture. LĂ  encore, le contexte est plus global. Et ne date pas d’hier: selon diffĂ©rentes Ă©tudes, on estime Ă  500 000 le nombre de cafĂ©s en France au tout dĂ©but du XXe siĂšcle, et encore 200 000 dans les annĂ©es 1960. Selon les donnĂ©es du CRÉDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) pour France Boissons, leader français de la distribution de boissons, il n’y avait plus que 34 669 troquets en 2016, rĂ©partis dans seulement 10 000 communes sur les 36 000 que compte le pays. La dĂ©sertification des campagnes et la tertiarisation du pays en seraient les principales causes. Quatre ans plus tard, la crise de la Covid-19 n’a Ă©videmment pas amĂ©liorĂ© les choses. Pourtant, dire que les Français sont attachĂ©s Ă  leurs bistrots n’est pas un lieu commun. D’aprĂšs l’IFOP, huit personnes sur dix venant d’une commune de moins de 5000 habitants souhaitent qu’un cafĂ© rouvre ; selon l’UMIH (Union de mĂ©tiers et des industries de l’hĂŽtellerie), 89% des Français considĂšrent qu’un Ă©tablissement CHR (cafĂ©, hĂŽtel, restaurant) participe “assez” ou “beaucoup” au lien social dans la commune. BenoĂźt Hennart est Ă©galement de cet avis. Il effectue alors le stage pour obtenir le permis d’exploitation de la licence IV, qui permet de servir de l’alcool, s’endette Ă  hauteur de 200 000 euros sur 20 ans pour racheter les murs de l’ancien cafĂ©. “Je prĂ©fĂšre m’endetter plutĂŽt qu’endetter la commune, ça Ă©vite d’augmenter les impĂŽts”, tranche-t-il.

Tout le monde a mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone et peut m’appeler jour et nuit

BenoĂźt Hennart

Pour ne pas perdre sa licence (il faut impĂ©rativement servir de l’alcool au moins une fois par an pour la conserver), des “repas licence IV”, baptisĂ©s ainsi par monsieur le maire, sont organisĂ©s annuellement, avec BenoĂźt Hennart derriĂšre le zinc. En novembre 2017, il trouve enfin des repreneurs, un couple, grĂące Ă  une annonce mise sur Le Bon Coin par ses enfants –encore eux. Contre un loyer de 500 euros par mois, le bar-restaurant-Ă©picerie-point-relais Au P’tit Canon accueille ses premiers clients. Le boucher, lui, a quittĂ© la commune ; il faut dire qu’il “passait plus de temps au bar que dans sa boutique”. Alors, BenoĂźt a pris ses responsabilitĂ©s, encore une fois. Il retape une grange communale, amĂ©nage un local de 39 m2 avec deux chambres froides, un vestiaire, plusieurs lave-mains, et dĂ©gotte un nouveau boucher grĂące Ă  une petite annonce postĂ©e, cette fois, sur le site de SOS Village: une opĂ©ration solidaire menĂ©e en partenariat avec le JT de 13h de TF1, qui met en relation repreneurs et commerçants dans toute la France. “Mais un boucher sans CAP, ce qui Ă©tait son cas, n’a pas le droit d’avoir de salariĂ©, prĂ©cise Hennart. Il n’a pas pu grossir et a fini, lui aussi, par rendre son tablier au bout de quelques mois…” Déçu mais jamais Ă  court de ressources, BenoĂźt se laisse charmer par un type de commerçant encore inconnu Ă  Quittebeuf: un pizzaĂŻolo. Il repart pour un tour de travaux, et le 1er mai 2020, jour de son ouverture, Latourdepizz vend 200 pizzas. Elle assure, depuis la pandĂ©mie, un service Ă  emporter. 

18% d’habitants en 15 ans

GrĂące Ă  tout ça, la notoriĂ©tĂ© de BenoĂźt Hennart a dĂ©passĂ© l’environnement quittebeuvien. Des quotidiens rĂ©gionaux et quelques tĂ©lĂ©visions nationales sont venus le voir. “J’ai mĂȘme fait Femme actuelle”, sourit la nĂ©o-vedette. Une mĂ©diatisation qui n’a pas Ă©chappĂ© Ă  Patrick Vignal, ancien prĂ©sident de l’association d’élus locaux Centre-Ville en mouvement, qui milite prĂ©cisĂ©ment pour la renaissance du cƓur des communes. Par ailleurs dĂ©putĂ© LREM de l’HĂ©rault, il est passĂ©, lui aussi, rendre visite Ă  BenoĂźt en 2018. “Un beau parleur, ce Vignal, tranche Hennart. Quand il est venu, il m’a promis que l’État allait me donner de l’argent pour ma boucherie, qu’il Ă©tait hors de question que je mette le moindre centime, mais je lui ai rappelĂ© que c’était interdit d’utiliser de l’argent public pour un bien privé  En revanche, devant quelques journalistes locaux, je lui ai proposĂ© qu’il demande Ă  chaque dĂ©putĂ© de l’AssemblĂ©e de me donner, Ă  titre personnel, 100 euros pour la boucherie. Et que ça commence par lui. Il l’a fait, un peu pris au piĂšge.” Sans surprise, le maire n’a plus jamais eu de nouvelles du dĂ©putĂ©.

Sans surprise non plus, les actions de BenoĂźt ont eu l’effet escomptĂ©: au dernier recensement, Quittebeuf comptabilisait 677 habitants, soit une augmentation de 18% de la population depuis 1999. Mission accomplie, mais pas totalement terminĂ©e. Hennart a encore plein de projets, dont celui d’installer l’espace de vie sociale de “La Lanterne”, un lieu associatif de proximitĂ© oĂč se dĂ©roulent des activitĂ©s collectives, dans l’ancienne salle des fĂȘtes. Cette fois, il ne devrait rien dĂ©bourser. Ni entreprendre de travaux. “J’ai donnĂ© tout ce que j’avais, tout ce que j’ai pu emprunter et je n’ai toujours pas trouvĂ© un trĂ©sor, dit-il. Je serai mort avant que les diffĂ©rents loyers me remboursent.” Avant que ce jour n’arrive le plus tard possible, que va bien pouvoir faire BenoĂźt Hennart de son temps libre dĂ©sormais? Il a bien une idĂ©e. “Je n’ai pas trop eu le temps de m’occuper de mes enfants, alors j’espĂšre me rattraper avec mes petits-enfants, puisque je suis papy, dĂ©sormais. Ça doit d’ailleurs ĂȘtre ma seule bonne nouvelle de 2020!” 

Article issu du n°4 du magazine So good, sorti en kiosque le 15 avril 2021.
Texte : Victor Le Grand. Photos : Edward Alcock pour So good